Notre regard sur la terre.
Sofia P. Bauchwitz, Commissaire d’exposition.
Accompagner le cheminement d’un artiste est une sorte de dérive : on ne sait pas exactement où nous serons amenés, mais nous continuons à avancer, au gré des stimuli visuels, éléments poétiques et conceptuels qui apparaissent. Chaque œuvre se présente à nous à sa manière, comme une réponse à un moment donné précis vécu par son auteur. Si, comme cela semble être le cas pour Mathieu Duvignaud, cet artiste est un artiste errant, on ne s’étonne pas alors de voir des idées s’entrelacer, qui vont et viennent, et ce dans un cycle de concepts qui se répètent et se renouvellent en même temps.
Avec le recul, on se rend compte que les œuvres de Mathieu Duvignaud oscillent entre l’éphémère et la capacité de fixer et de révéler des marques humaines et non humaines sur et à partir du territoire. L’artiste a déjà exploré le conflit entre technologies et atavismes, il a réfléchi à la notion de paysage (campagnard, côtier, domestiqué, menacé), il a invité les fourmis à effectuer une critique sociale et a créé des rituels pour les futurs politiciens. Il a aussi utilisé un large éventail d’éléments et de matériaux allant de la glace à l’argile, du crâne de l’animal mort, à la vase qui accumule la vie dans la mangrove. Son travail peut donner lieu à des performances, installations, peintures abstraites faites de sel ou une coopération avec l’intelligence artificielle.
Cet ensemble qui peut paraître à certains peu cohérent, est en fait la cartographie d’un artiste qui insiste pour être témoin et laisser un témoignage de/sur cette terre qui existe, maintenant, dans ce présent, dans cette actualité. Assumer la pratique de l’errance implique d’embrasser la multiplicité des interprétations et des lectures que l’œuvre déclenche souvent de manière imprévue. Cela signifie adopter la fluidité inhérente à la pratique artistique elle-même, comme si nous effaçons constamment le tableau et recommençons à zéro seulement pour, un peu plus loin, essayer de repenser quelque chose de similaire. Duvignaud est donc un vagabond.
Suivre sa trajectoire, c’est parcourir des récits géographiques, anthropologiques, philosophiques, écologiques et sociaux. Ses concepts orientent la dérive de chaque spectateur vers son univers et reflètent ses obsessions qui reviennent incessamment, prenant des formes et des noms différents à chaque fois. Dans son travail, je comprends qu’un « troisième paysage » (les interstices, les résidus, les pouvoirs minimaux, les diversités), comme le proposait le jardinier et paysagiste Gilles Clément, est toujours proche. Et c’est là que l’idée d’écotone apparaît, en étant une frontière multiplicatrice et génératrice de nouvelles possibilités d’existences résistantes et je réalise alors qu’il est possible de penser son œuvre globale sous le prisme de l’anomie. L’anomie, cet état de désordre ressenti par un corps social, peut également être comprise comme un état de vibration vers le nouveau, la transformation et donc la transmutation. En ce sens, les œuvres de Mathieu Duvignaud s’écartent de l’ordre et glissent vers des états anomiques.
Dans une époque comme la nôtre, où la fin est annoncée et désespérée, insister pour observer les fourmis, explorer les boues et partager ce qui a été appris, représente une méthodologie importante qui aide à créer des organisations pour un vivre-ensemble plus singulier, plus localisé.
Natal, Brésil. 2023 - Sofia P. Bauchwitz